Épisode 7, les larmes du dragon (extrait)

Résumé : dernier épisode de la saga Les Enfants du feu de Anne Rossi : les Espérantins arrivent enfin sur l’île de la Larme d’or. Cette île vivante s’embrase à chaque coucher du dragon-soleil quand celui-ci verse une larme. La phénix gardienne des lieux choisit Pier pour passer les épreuves destinées à leur permettre de rester sur l’île. Celui-ci s’enfonce dans les entrailles d’Archélon, la tortue géante. Il devra affronter les fantômes du passé, apprendre à utiliser ses pouvoirs d’écailleux, puis accorder sa confiance à la tortue, avant d’arriver devant les Anciens.

***

Pier déposa avec précaution la graine sur un petit tas de terre. Aussitôt, une pousse verte en jaillit, vrilla sur la gauche, puis sur la droite, à la recherche de lumière. Bientôt elle rampa le long du flanc de l’Espérance, direction le pont. Dès que les rayons du dragon-soleil caresseraient ses premières feuilles, elle se ramifierait, consolidant ainsi la paroi. Pier l’encouragea d’une caresse. Il lui restait trop peu de terre et d’eau pour cultiver encore. En dépit de son talent, il ne pouvait obliger les plantes à germer à partir d’air pur. En plus, le sel marin corrompait tout. Il ne l’avait pas encore dit à Dana, mais l’Espérance agonisait, empoisonnée par l’eau de mer. Le bois extérieur, mort, commençait à pourrir. Pier consolidait l’ensemble de l’intérieur grâce à de nouvelles graines, mais l’exercice atteignait ses limites. De plus, il se languissait de la terre ferme. Depuis combien de temps n’avait-il pas plongé ses doigts dans un terreau fertile, propice aux cultures ? Les îlots qu’ils croisaient dans leur long périple n’étaient que roches battues par le vent, tout juste bonnes à accueillir des oiseaux de mer. Pourvu que cette île qu’ils recherchaient se révèle différente !

Tous avaient d’autant plus hâte d’arriver que la mort d’Hermie, sur l’île verte, avait secoué les survivants. Ils rêvaient du moment où ils se retrouveraient en sécurité, hors d’atteinte des persécutions de l’Empire comme des monstres qui hantaient l’océan. Certains souffraient du mal de mer au point de demander à Makenos de les envelopper d’une illusion perpétuelle. Pour sa part, Pier ne savait pas s’il s’habituerait à vivre sur une terre aride, où il ne pourrait pas développer tout son potentiel. Appuyant son visage contre une branche encore fraîche, à l’odeur de sève, il maudit une fois de plus le jour où il s’était rendu au Récif. Il avait voulu voir d’autres écailleux, peut-être dans l’espoir secret que l’un d’eux partagerait son don. Au lieu de quoi, il s’était retrouvé pris dans cette rafle, arraché à sa terre natale. Il ne laissait derrière lui personne qu’il puisse regretter, bien au contraire. Les Espérantins s’approchaient de bien plus près d’une famille que tout ce qu’il avait pu connaître auparavant. Mais les plaines fertiles qui entouraient Surbia lui manquaient, et les jardins luxuriants, le foisonnement de fruits, de fleurs et de verdure.

« Tu ne veux pas monter prendre un peu l’air ? » suggéra une voix derrière lui.

Il se retourna avec lenteur. Lizzi était celle des membres d’équipage avec qui il avait le plus sympathisé. Elle avait appris à ne lire que les pensées qu’il formulait avec le plus de force, comme s’il lui parlait. Grâce à cela, elle l’avait aidé à élaborer un code de communication par signes, qui lui permettait de s’exprimer avec ceux qui, autant par amitié que pour tromper l’ennui, avaient fait l’effort de l’apprendre. Certains plaisantins, comme Hanon, n’avaient pas tardé à en trouver des usages détournés. Il sourit malgré lui. Il n’aimait pas parler de lui ni se mettre en avant, mais observer les frasques des autres l’amusait, tant qu’il n’en faisait pas les frais. Heureusement, sa discrétion le faisait le plus souvent oublier des facétieux. Il déplia ses jambes, conscient que Lizzi avait autant besoin de s’aérer que lui. Durant la journée, son compagnon préférait s’abriter dans la cale que devoir recourir à l’illusion de nuit qui le protégeait du dragon-soleil.

Quand ils parvinrent sur le pont, Pier fut surpris de la vive agitation qui y régnait.

« Que se passe-t-il ? demanda Lizzi à Amele, la navigatrice.

— Dana a senti la présence d’un énorme animal, dans cette direction, répondit la harpie en agitant une main vers l’ouest.

— L’île de la Larme d’or ?

— Pourquoi une île qui se déplace ne serait-elle pas vivante ? »

Mal à l’aise, Pier balança son poids d’une jambe sur l’autre. Vivante ? Pouvait-on cultiver quoi que ce soit sur le dos d’un être vivant ? Mais il s’agissait peut-être d’une forme de vie végétale. Il avait entendu dire que certains peuples de l’est avaient créé des jardins flottants à partir de plantes aquatiques. Sous cet angle, le défi pouvait apparaître intéressant. Il alla s’accouder au bastingage, les yeux rivés à l’horizon. Un point noir apparut dans le ciel, qui grossit rapidement.

« Elle est là ! » s’écria Épine en atterrissant sur le pont, mâchant les mots tant sa transition depuis sa forme chevaline avait été rapide.

Les autres la couvrirent aussitôt des questions habituelles : taille de l’île, végétation, éventuels occupants.

« Elle est immense, répondit la pégase avec un grand sourire, inconsciente du fait qu’elle se trouvait intégralement nue. Il y a un massif montagneux au milieu, une ceinture de forêt sur ses flancs, puis la prairie, jusqu’à la mer. Et cette fois ce n’est pas une illusion : j’ai goûté une pêche, elle était fameuse ! »

Orso se raidit à cette dernière mention et adressa à sa sœur un regard de reproche. Bien que la présence de sa fée l’ait un peu calmé, il détestait toujours qu’Épine s’expose à des risques inutiles. Or il n’existait pas pire casse-cou que la jeune femme. Celle-ci lui adressa un clin d’œil et tournoya sur elle-même, bras écartés.

« Détends-toi. Je suis toujours vivante.

— Mais pour combien de temps ? » grogna son frère.

L’arrivée de Daphné mit fin à la dispute naissante. La fée volait moins vite que son amie, d’autant qu’après des années d’immobilité, elle devait d’abord se remettre en forme. Haletante, elle enlaça son amoureux, qui oublia aussitôt tout le reste. Quelques ricanements furent vite étouffés par l’enthousiasme général : enfin, ils touchaient au but de cet interminable voyage ! Pier, lui, se fit la réflexion qu’il n’y croirait vraiment que lorsqu’il aurait plongé ses doigts dans le sol de l’île.

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