Épisode 4, L’île de la nuit (extrait)

Résumé

L’Espérance est jetée par une tempête sur une île inconnue, environnée de ténèbres permanentes. Lizzi, la télépathe du groupe, reconnaît là la marque d’une illusion. En dépit de l’avis de ses compagnons, elle part à la découverte de l’île. Elle tombe d’abord sur un village dont les occupants se trouvent sous l’emprise totale d’un autre esprit. Fascinée, elle décide de partir à la recherche du maître de l’île, accompagnée de Dana et quelques autres. Le jeune homme qui les accueille dans un étrange château se montre poli, mais mystérieux. Lizzi comprend vite qu’il veut maîtriser leurs esprits pour les inciter à partir. Elle s’oppose à lui et passe un marché : elle l’autorisera à boire son sang s’il lui raconte son histoire.

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Lizzi déposa le panier de pois à écosser à côté d’elle sur la table de la cambuse. L’odeur fraîche des cosses chatouilla ses narines. Disposer de denrées fraîches en pleine mer constituait un luxe qu’ils devaient à Pier, maître ès plantes. La jeune femme passa l’écorce duveteuse sur ses lèvres. Pier ne parlait jamais. La tentation la démangeait parfois de parler en esprit avec lui, mais elle se l’interdisait. À la place, elle tentait d’instaurer un système de signes compréhensibles par tous, sans grand succès jusqu’à présent. Pier ne voulait tout simplement pas communiquer. La vie ne se montrait pas toujours tendre avec les écailleux, elle le savait et respectait son désir de discrétion, quoi que certains puissent en penser.

Un petit animal sortit de sa manche pour venir se percher sur la table, agitant ses ailes translucides de libellule. Lizzi ouvrit la première cosse pour lui offrir un pois. Un jour, il y avait longtemps, Kes avait été un lézard tout à fait ordinaire et elle, une petite fille comme les autres. Puis l’écaille était tombée. Lizzi se souvenait encore de la poudre d’or qui l’enveloppait comme une traîne. Quand celle-ci s’était dissipée, elle avait vu les ailes sur le dos du lézard. Après un instant de panique, elle avait porté les mains à ses omoplates. Rien. Pas plus que sur son visage ou ses bras. Aucun poil, aucun signe qu’elle avait changé de quelque façon que ce soit. Soulagée, elle avait repris le chemin de la maison familiale, Kes dissimulé dans un pli de sa tunique. Il lui avait fallu un moment avant de comprendre qu’elle n’entendait désormais plus seulement les paroles de son entourage, mais aussi leurs pensées. Incapable de bloquer le don qu’elle avait reçu, elle avait vécu des mois d’enfer, non seulement en raison de la cacophonie qui l’enveloppait en permanence, mais aussi des secrets qu’elle avait découverts sans le vouloir, et qu’elle se serait bien passé de connaître.

Elle versa le reste des pois dans un bol d’huile pimentée. Peu à peu, elle avait appris à maîtriser son pouvoir, fermer son esprit à volonté, cibler ce qu’elle voulait entendre et même manipuler l’esprit d’autrui. Un frisson contracta son dos malgré les températures tièdes. Elle n’avait jamais parlé à personne de ce qu’elle pouvait faire, avant sa fuite avec les Espérantins. Si elle fréquentait le Récif, elle s’y faisait passer pour simple humaine. Elle ne s’était résolue à se dévoiler que pour éviter la mort à ceux qu’ils avaient capturés en cours de route. Mieux valait un peu de manipulation mentale qu’une vie perdue. Même si le souvenir de ce qu’elle avait infligé aux espions lui donnait encore la nausée. Bien sûr, Dana avait cherché à l’utiliser, au début. Elle ne lui en voulait pas. La jeune femme se trouvait sous pression et, dans l’urgence, n’avait guère eu le temps de se poser des questions éthiques. Elle n’avait pas insisté devant le refus de la télépathe.

Depuis le départ de l’Espérance, Lizzi, en qualité d’ancienne cuisinière d’un grand palais surbiain, s’était approprié la cambuse. Cela lui permettait de s’isoler du reste de l’équipage, un luxe appréciable dans un espace aussi réduit. Elle avait de la sorte moins d’effort à produire pour se couper des émanations mentales de ses compagnons de voyage, et cela soulageait aussi ces derniers. Sans rien lui reprocher, aucun d’entre eux ne se sentait tout à fait à l’aise en présence d’une télépathe, même si celle-ci affirmait s’interdire de lire leurs pensées. Un jour, pensa Lizzi en lançant un nouveau pois à Kes, qui l’attrapa au vol, ils apprendraient à tous se faire confiance. Peut-être quand ils auraient trouvé l’île qu’ils cherchaient. Dans l’intervalle, elle préférait garder profil bas.

***

Des nuages noirs masquaient l’éclat du dragon-soleil. Alizée, épuisée, avait renoncé à maîtriser les vents violents qui malmenaient l’Espérance. Son corps tremblait et sa peau devenait transparente au niveau des articulations. Si elle forçait encore, elle s’éparpillerait comme l’air dont elle empruntait la nature. Orso avait renvoyé du pont tous ceux dont la présence n’était pas indispensable. Dans la cale, la tension montait. Lizzi arrimait dans la cuisine tout ce qui pouvait l’être. Elle n’avait jamais souffert de mal de mer depuis le début du voyage, mais à présent, son estomac se tordait. Une aigre odeur de vomi contribuait à rendre l’atmosphère irrespirable. Seul Veri semblait indifférent au tangage. Adossé à la coque, Phaam entre les bras, il utilisait le pouvoir de sa voix enchantée pour détendre les esprits. Une assiette abandonnée alla se fracasser au sol, brisant la magie du moment. Veri fronça les sourcils, sans s’interrompre, tandis que Lizzi ramassait les débris. Inutile de se mentir : l’Espérance était devenue incontrôlable. Il ne leur restait plus à attendre que la tempête s’apaise, en priant pour ne pas rencontrer des écueils en cours de route.

Les vents se déchaînèrent un temps infini, ballottant l’Espérance sur des vagues de plusieurs brasses de hauteur. Assise dans sa cuisine dévastée, Lizzi écoutait le chant de Veri. Elle n’aurait su dire si quelques instants ou plusieurs jours s’étaient écoulés, tant l’obscurité était totale. Personne n’avait envie de dormir ou de manger, de toute façon. Ceux qui se relayaient sur le pont s’écroulaient épuisés dans la cale, trempés, les yeux rouges de sel. Combien de tours, déjà ? Six, dix ? Un choc violent ébranla la membrure du navire. Lizzi se recroquevilla sur elle-même tandis que des cris s’élevaient. Puis l’immobilité revint, sans transition, comme on passe d’une pièce sombre au regard du dragon-soleil. Les cris se firent murmures. Cesario dégringola l’échelle pour leur annoncer qu’ils avaient atteint une zone calme. L’œil du cyclone, sans doute.

« Profitez-en avant que ça ne reprenne ! »

Les plus malades se précipitèrent sur le pont, dans l’espoir que l’air marin viendrait à bout de leurs nausées. Lizzi leur emboîta le pas, par curiosité. Elle avait entendu parler de cette zone calme au milieu d’une tornade qu’on appelait l’œil du cyclone. Pourtant, elle n’avait pas l’impression qu’il s’agissait de ce genre de phénomène. Au moment où elle respira l’air extérieur, ses bras se hérissèrent de chair de poule.

« Cet endroit pue la magie » , grommela Nada.

Lizzi lui adressa un regard vif avant de reporter son attention sur les étoiles. Elle ignorait si le fantôme savait qu’elle pouvait le voir. Elle n’en avait jamais parlé avec Dana, sa sœur jumelle. Lire dans les pensées suffisait à la rendre suffisamment étrange, même pour les écailleux, sans qu’elle aille en plus avouer qu’elle voyait les esprits des morts. Ceci dit, en l’occurrence, elle partageait l’avis de Nada : cet endroit avait quelque chose d’anormal. En tant qu’écailleuse, elle n’aurait pas dû éprouver de peur. Leur confrontation avec les monstres des Colonnes puis les tigres mangeurs d’hommes avait prouvé qu’en matière de défense, ils avaient de quoi recevoir un potentiel agresseur. Mais ce qui se tapissait dans l’obscurité, non loin d’eux, relevait d’un autre domaine, sans qu’elle parvienne à déterminer lequel.

« Les étoiles, murmura Alizée, la sylphide. Elles ne sont pas… comme elles devraient.

― Comment ? » interrogea Dana.

Lizzi n’avait pas besoin de lire dans ses pensées pour deviner sa nervosité. Celle-ci se lisait aisément à ses épaules crispées, à sa façon de pencher en avant, à son timbre inhabituellement sec. Avant de réussir à maîtriser son pouvoir, Lizzi avait eu tout loisir d’associer certaines attitudes à certaines pensées. Elle décryptait l’inquiétude dans les bras croisés de Tharq, son désir de protéger Dana dans la tension de tout son corps, concentré sur un seul objectif.

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